Quelle est la part d’inné, quelle est la part d’éducation dans les comportements des garçons et des hommes? Regard éclairant sur le poids de la virilité… dans la masculinité.

 

Deux joueurs de football au sol se relèvent tout en échangeant des paroles qu'on imagine guerrières.
Esprit de corps, dépassement de soi, mais aussi domination et brutalité sont souvent encouragés dans les sports d’équipe masculins.

 

Je viens de lire l’excellent essai de l’historienne Lucile Peytavin, LE COÛT DE LA VIRILITÉ. Interpellée par une donnée qu’on voit rarement passer —celle de la population carcérale en France composée de… 96,3% d’hommes—, l’auteure a voulu fouiller la question. Ce qu’elle a fait avec grand talent.

 

Son objectif: calculer ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme des femmes, ou plus exactement, recevaient la même éducation.

 

Je vous rassure, cet ouvrage n’est pas du tout une charge contre les hommes ou le masculin. Au contraire. Ce qui a intéressé l’auteure, ce sont les qualités dites viriles qui sous-tendent des comportements dominants, écrasants, violents, inutiles et destructeurs socialement parlant.

 

Tous les garçons et les hommes ne cèdent heureusement pas à l’appel de la virilité, telle qu’on la tolère ou l’encourage dans la plupart de nos sociétés. Ceux-là, très nombreux, résistent à ces incitations «à être les plus forts» et placent leur masculinité ailleurs.

 

D’autres sont très malheureux par cette représentation de ce que devrait être un homme. Le saviez-vous? Les hommes se suicident 3 à 4 fois plus que les femmes. Et les risques sont décuplés chez les jeunes homosexuels, transsexuels ou chez les hommes âgés.

 

Voyons d’abord comment cela s’est construit.

Se projeter pour interpréter: attention, terrain glissant!

 

Les hominidés sont apparus il y a 7 millions d’années, les humains il y a 3 millions d’années, la sédentarisation des gens grâce à l’élevage depuis 10 000 ans et l’écriture depuis 3500 ans. C’est dire que le métier d’historien, comme tant d’autres, est assez récent!

 

Nous savons maintenant qu’au paléolithique —très longue période d’humains chasseurs-cueilleurs allant de 3,3 millions d’années à l’invention de l’écriture—, les femmes ont autant d’influence que les hommes. Mais on l’ignorait, il y a peu de temps encore.

 

C’est ainsi que des historiens tentant d’illustrer la vie des hommes et femmes de la préhistoire ont d’abord imaginé des rapports hommes-femmes à la lumière de ce qu’ils vivaient, eux, au 19e siècle. Une grave erreur. Ils nous ont donc décrit une préhistoire où les femmes restaient dans les grottes avec les enfants et où les hommes chassaient les animaux à l’extérieur. Une totale fabulation. Rien n’est plus faux.

 

Au début du 20e siècle, des historiens interprétant les traces archéologiques ont conclu que les femmes étaient petites et que les hommes étaient grands et c’est ainsi qu’ils ont tout d’abord «classé» les ossements de fouilles. Un exemple d’erreur qui en a découlé a été celui d’un squelette inhumé dans les grottes de Grimaldi (Italie) : l’homme du Cavillon. On a d’abord établi qu’il s’agissait d’un homme, à cause de son ossature robuste. Aussi, il était paré d’une coiffe de coquillages, d’un collier de canines de cerfs perforées, et d’autres attributs que l’on avait associé à la puissance et à la richesse. Les technologies de datation ayant évoluées elles ont permis, plus tard, de dévoiler qu’il s’agissait d’une femme importante en son temps… et qu’elle était robuste. L’interprétation qui associait pouvoir et homme ne tenait plus. La Dame du Cavillon était enfin reconnue.

 

Un autre exemple? La somptueuse tombe de Vix en Côte-d’Or (France) a été découverte en 1953. Il s’agit d’une sépulture beaucoup plus récente datant du 6e siècle av. J.-C. Toutefois, la méprise sur le genre du défunt a perduré jusqu’à au début des années 2000. C’est ainsi qu’il fut découvert que le prince de Vix était, en fait, une princesse. La princesse de Vix.

 

Les préjugés anciens sont tenaces. Restons prudents.

 

La virilité : une longue construction culturelle

 

Exemple de virilité : un chevalier, lourdement armé et protégé par son armure.
Courage, force, brutalité, domination… des qualités dont on a fait les héros depuis le néolithique.

 

Le sexe biologique des êtres vivants n’a pas toujours existé. Il est apparu progressivement vers les 600 millions d’années et le vivant a utilisé de multiples mécanismes de développement selon les espèces. Chez les humains, il reste encore des gènes à découvrir pour avoir un portait complet. Mais on sait déjà que ce découpage homme-femme est beaucoup plus nuancé que celui du simple appareil génital du bébé qui naît.

 

Peytavin dit qu’«on ne naît pas violent, on le devient». Cette virilité, celle dont on fait les héros, est une sorte d’idéal qu’on présente aux garçons, somme de représentations liées à l’idée de performance —économique, sociale sexuelle et corporelle— et par là établit la supériorité du masculin sur le féminin. La force en est l’arc-boutant: elle seule permet d’en acquérir tous les attributs.

Comment cette virilité se met-elle en place ?

 

La question est donc: comment et pourquoi les petits garçons sont-ils davantage exposés à une certaine virilité ou y sont-ils plus sensibles? Et comment cela se poursuit-il à travers les passages de leur vie?

 

  • Les parents. Parfois inconsciemment, les parents valorisent chez le petit garçon son courage, sa force, sa rapidité, son aptitude à gagner, son intelligence, sa résistance à la douleur… et plus rarement son calme et sa douceur. Ils lui offrent davantage de stimulation physique, leur contact est plus tonique, ils le sensibilisent moins au danger que leurs filles, etc.

 

  • Les jouets. On leur offre rarement des poupées, mais souvent des armes, on les déguise en pirates… Même LEGO offre maintenant des instruments de combat de plastique —couteaux, grenades, pistolets— dans 30% de ses coffrets. Certains parents ajoutent des remarques verbales valorisant ces choix. L’éducation des garçons est une préparation à affronter une compétition brutale et à prendre des risques.

 

  • L’adolescence. Violence verbale, physique, pour un rien, un regard, un mot, tout est prétexte pour certains. La réputation des plus durs se construit d’un «exploit» à l’autre. À cela s’ajoute la prise de risques, parfois extrêmes: sports, alcool, drogue, voiture. Le groupe joue un rôle déterminant, annihilant les limites parentales ou sociales. Les garçons, moins contraints par leurs familles que les filles, plus libres de circuler, occupent l’espace public.

 

  • La culture. Plus présent dans les premiers rôles au cinéma, les personnages masculins sont 5 fois plus violents que les féminins, confortant les plus jeunes à y voir une attitude «normale» de la part de «bonnes personnes». Les dessins animés, les livres, les jeux vidéo, pour ne nommer que ceux-là, présentent aussi un pourcentage écrasant d’hommes violents.

 

  • L’école. Au secondaire, les garçons sont responsables de la quasi-totalité de la violence verbale ou physique envers les «faibles»: les bons élèves, les timides, les plaintifs, les gros, les filles, etc. Évidemment, ce sont aussi eux qui détruisent le matériel. Professeurs et personnel encadrant participent, souvent de façon involontaire, à cette acculturation à la violence. Même les réponses disciplinaires contribuent à la construction de leur virilité.

 

  • Le sport. Valorisé par un discours rarement questionné —développement de l’esprit collectif, dépassement de soi—, il constitue souvent un puissant vecteur d’apprentissage de la domination par l’injonction de battre l’adversaire quoiqu’il en coûte.

 

Et une fois adultes, que font ces hommes «virils»?

 

Un dirigeant qui crie et menace son interlocuteur en draine l'énergie positive
La domination peut s’exercer psychologiquement autant que physiquement.

 

Pour les hommes en général l’obligation de réussite qui valorise leurs rôles est contraignante en tant qu’amant, travailleur ou père. Eux à qui on a beaucoup vanté la force, la vigueur, la puissance, le courage… s’en trouvent alourdis.

 

Certains sont déchirés par les messages contradictoires qu’ils reçoivent depuis l’enfance et peinent à définir leur propre masculinité. Virilité, masculinité? Deux poids, deux mesures chez le garçon et chez l’homme… parfois lourds à porter.

 

Plusieurs, compagnons, amis, collègues, égaux et solidaires en famille, au travail et en société, font fi de cette survirilité et sont animés de saines intentions personnelles et sociétales.

 

Pour ceux qui ont adopté le type viril, eh bien, ils continuent à faire des dégâts.

 

Je vous laisse sur deux réflexions constructives que nous offre Peytivin que je cite :

«Pourquoi, alors que la moitié de la population (les filles) est éduquée à respecter les règles régissant notre société, ne pas faire de même avec l’autre moitié (les garçons)? […] La réponse se trouve dans l’éternel dogme de la virilité et l’immuable dévalorisation du féminin, l’un n’allant pas sans l’autre. Nous refusons d’offrir à nos garçons des poupons pour qu’ils apprennent à prendre soin d’autrui; nous refusons de les contraindre dans leur brusquerie pour qu’ils n’importunent pas leur entourage; nous refusons de les frustrer suffisamment pour qu’ils acceptent les limites et apprennent la patience; nous refusons de développer leur sensibilité pour qu’ils deviennent empathiques. Nous leur refusons de s’approprier les valeurs considérées comme féminines qu’exige pourtant une société de droits. Nous leur refusons de devenir des êtres pacifiques capables de respecter les lois et autrui. Nous refusons tout cela… pour ne pas porter atteinte à leur virilité.

De nombreux enjeux majeurs seraient à analyser à l’aune du paradigme de la virilité: excès du capitalisme et de la mondialisation, souffrance au travail, exploitation sexuelle, et autres questions liées aux inégalités. Le modèle viriliste a façonné l’humanité et ses sociétés depuis des millénaires et il a, encore au 21e siècle, des conséquences toujours plus graves et coûteuses sur la vie de la majeure partie d’entre nous.»

 

Pour un avenir meilleur

 

À chacun de nous de se demander, dans la mesure de ses moyens —parent, grand-parent, éducateur, employeur, travailleur, entraîneur sportif—, comment faire notre part pour briser ce cercle infernal, infructueux.

 

Que peut-on faire au quotidien? Quelles tactiques, quels systèmes, pouvons-nous inventer pour valoriser le bon dans l’humain et dans les hommes en particulier? Nous ne pouvons changer le passé, mais nous pouvons influencer l’avenir.

 

Cette lecture vous fait penser à quelqu’un? N’hésitez pas à lui faire suivre.

 

À tout bientôt,

 

 

Isabelle

 

Pour ACHETER ou FEUILLETER de livre de Lucile Peytavin, Le coût de la virilité, Paris, Éditions Anne Carrière, 2021.

 

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2 thoughts on “Être homme ou être viril ? Quelle différence ?

  • 2021-07-07 à 05:31
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    Article très intéressant notamment pour la partie éducative. Merci.

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    • 2021-07-07 à 07:39
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      Merci, Muriel, pour ce documentaire qui m’encourage dans la rédaction de contenu dont on apprend quelque chose.

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